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"Ce que j'attends du Synode sur la Famille"...

Édito du 25 septembre

 

Monseigneur Bonny, évêque d’Anvers, vient d’écrire une lettre à ses diocésains intitulée « Attentes d’un évêque diocésain ». Sur les 24 pages de ce document, je vous en communique deux. Elles disent clairement nos joies et nos épreuves de pasteurs, ce qui nous écartèle à longueur de journées, la joie de rencontrer ceux et celles qui vivent dans une vraie fidélité leur mariage et ceux et celles qui rencontrent toutes les épreuves possibles. Comment l’Église peut-elle être « compagnon de route » pour chacun et chacune ?

 

+ François Garnier

Archevêque de Cambrai

 

 

 

Très heureusement, je rencontre quotidiennement des gens qui vivent leur mariage et restent fidèles à la promesse qu’ils ont échangée devant l’autel : ‘Moi, N., je te reçois N. comme épouse/époux, et je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour t’aimer tous les jours de ma vie’. Cette promesse pour la vie est au cœur de leur relation et de leur vie de famille. Elle en est le ‘noyau dur’ ou la ‘colonne vertébrale’. C’est le plus beau cadeau qu’ils pouvaient recevoir l’un de l’autre et de Dieu. A bon droit, ces époux comptent sur la communauté d’Eglise pour être à leur côté, les encourager, les inspirer. Il est d’ailleurs bon ici d’adresser un sincère mot de reconnaissance à tous les couples qui se donnent jour après jour l’un à l’autre et pour leur famille, parfois au prix de grands sacrifices et de beaucoup de détachement. Derrière une ‘simple’ vie de famille se cache souvent un ‘extraordinaire’ récit. Quand je visite une paroisse, je demande toujours de pouvoir visiter chez elles des familles qui connaissent une période ou un évènement difficile. Ce sont chaque fois pour moi des rencontres émouvantes et poignantes.[1] Elles me parlent de l’Evangile.

 

  • T. soigne lui-même, à la maison, depuis plus de dix ans, sa femme qui souffre d’Alzheimer ; pour pouvoir la soigner, il a fermé son entreprise et limite sa vie sociale au minimum ; leur seule communication s’exprime dans des gestes de tendresse et de proximité.
  • J. et F. ont quatre enfants à eux ; ils en ont encore adopté deux du Tiers- Monde ; pour veiller sur cette grande famille, F. a mis fin à son travail ; leur famille est devenue une petite communauté internationale.
  • K. a dans les 80 ; son épouse est décédée il y a quelques années ; maintenant, il prend soin lui-même de leur fils atteint du syndrome de Down ; celui-ci a atteint 60 ans et sa santé décline peu à peu.
  • L. et M. ont traversé une période difficile dans leur relation ; M. était amoureuse d’un autre homme et pensait à divorcer ; avec l’appui d’amis et d’un thérapeute de relation, ils ont tous deux pu se rechoisir l’un l’autre ; ils espèrent que leur relation s’améliorera au plan émotionnel.
  • M. a été tout à fait inopinément abandonnée par son mari ; quoiqu’elle ait abandonné l’espoir d’une ré-union, elle continue à croire en la signification unique de leur mariage et de leur parole donnée ; c’est comme maman seule qu’elle poursuit son chemin de vie.

 

Récemment, quelqu’un me faisait la réflexion justifiée que l’Eglise demande tant d’attention et de compréhension pour les situations ‘extraordinaires’ que les couples ou familles ‘ordinaires’ vont presque se sentir un groupe oublié. Ces couples ‘ordinaires’ méritent en effet de l’Eglise un meilleur soutien et accompagnement pastoral, dans mon diocèse aussi. Leur engagement et leur témoignage sont de grande valeur pour l’avenir de l’Eglise. Ils ont beaucoup à apprendre à l’Eglise sur ce que signifie former ‘une maison et une école de la communion’  et de continuer à y œuvrer.

 

En même temps, comme évêque, je remarque combien peut être complexe aujourd’hui la formation d’une relation, un mariage, une famille. Tous les jours, j’entends des récits de chutes et de recommencements, d’impuissance et de ténacité, de résistance aux impératifs économiques et sociaux, de soin mutuel dans des situations difficiles. Ces récits aussi m’émeuvent et me parlent de l’Evangile. Comment l’Eglise peut-elle être également leur compagnon de route ?

 

  • T. est divorcée et mère de trois adolescents. Ses enfants entament des études supérieures. Elle n’habite pas (encore) avec son nouveau partenaire, qui est lui-même père d’un adolescent. T. a une carrière à temps partiel dans l’enseignement. Chaque mois, elle reçoit 1100 euros de salaire et 600 euros d’allocation familiale. La vie est pour elle une lutte continuelle. Elle n’a aucune réserve financière et elle doit chaque jour se débrouiller pour maintenir sur les rails sa vie de famille.
  • T. est catéchiste en paroisse. Elle a deux enfants. Son premier mariage a échoué et débouché sur un divorce. Elle est mariée civilement avec son nouvel époux. La paroisse et la pastorale lui tiennent fort à cœur. Elle est une des plus actives dans l’équipe paroissiale.
  • H. et B. ont tous deux dans les 70 ans et sont mariés depuis près de 50 ans. Ils ont quatre enfants. Une fille a rompu avec eux quand elle avait à peine 20 ans. Ils savent que cette fille a eu un compagnon et est devenue maman. Que le lien avec leur fille ne puisse peut-être pas être rétabli avant qu’ils ne meurent est pour H. et B. une blessure inguérissable et un chagrin permanent.
  • F. a dans les vingt ans. Elle a fini ses études, est active dans la pastorale des jeunes et a pris part aux Journées Mondiales de la Jeunesse. Son ami se dit croyant, mais ne se sent pas chez lui dans l’Eglise. Ce que F. ressent de l’Evangile et de l’Eglise, elle peut difficilement le partager avec lui, quoiqu’elle l’aime et désire l’épouser. Le dimanche, elle participe seule à l’eucharistie.
  • J. et K. sont mariés civilement comme couple homosexuel. Pour leurs parents, ce choix était et reste loin d’être évident. Ils sont cependant bienvenus à la maison, comme les autres enfants. Ils l’apprécient de la part de leurs parents et de leur famille. Ils ont du mal avec le point de vue de l’Eglise.
  • Dans le port d’Anvers entrent et sortent chaque jour de grands navires de haute mer. Leurs équipages viennent d’Asie, d’Afrique, d’Europe de l’Est. Ce sont souvent de jeunes hommes, certains mariés, d’autres pas. Certains marins, par exemple philippins, travaillent sous contrat de neuf mois en mer et ne revoient donc leur épouse et leurs enfants qu’au bout de tout ce temps. Leurs seuls contacts passent par Internet, webcam ou téléphone. Ils comptent pour cela sur le soutien de l’Antwerps Seafarers’ Centre ‘Stella Maris’.
  • Une famille flamande a comme aide-ménagère une dame d’âge moyen venue de Pologne. Pour pouvoir payer les études supérieures de ses enfants, elle vient travailler en Belgique. Elle est heureuse de pouvoir aider ses enfants de cette manière-là. Comme épouse et mère, par contre, elle est absente de sa famille durant de longs mois.
  • La famille B. vient d’Arménie. Elle compte quatre personnes adultes : le père, la mère et deux fils. La famille habite déjà depuis huit ans en Belgique et espère encore toujours obtenir la naturalisation. Le père et le plus jeune fils souffrent de la maladie de Huntington. Le fils ainé en est affaibli. La maman est continuellement stressée. Ils reçoivent depuis trois ans un soutien de l’agence flamande pour les personnes atteintes d’un handicap. Les couts financiers dépassent leurs revenus. Ils dépendent de l’épicerie sociale et du secours en nourriture et vêtements.

 

Je pourrais poursuivre sans fin cette série de récits. Ce n’est pas mon intention. Je veux seulement évoquer la complexité de tous ces contextes dans lesquels la relation, le mariage et la famille se vivent aujourd’hui, et les attentes que beaucoup continuent à placer dans l’Eglise comme ‘compagnon de route’.

 

Ce que j’attends du Synode ? Que ce ne soit pas un Synode platonique, qu’il ne se retire pas sur une ile rassurante de discussions doctrinales ou de normes générales, mais qu’il ait l’œil ouvert sur la réalité concrète et complexe de la vie. Il peut pour cela puiser son inspiration dans ce passage fort du pape François : je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités. Je ne veux pas une Église préoccupée d’être le centre et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures. Si quelque chose doit saintement nous préoccuper et inquiéter notre conscience, c’est que tant de nos frères vivent sans la force, la lumière et la consolation de l’amitié de Jésus-Christ, sans une communauté de foi qui les accueille, sans un horizon de sens et de vie. Plus que la peur de se tromper j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que, dehors, il y a une multitude affamée, et Jésus qui nous répète sans arrêt : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37).[2]

 

 

[1] Les initiales dans les récits qui suivent ne sont pas exactes, mais les récits eux-mêmes le sont dans les grandes lignes.

[2] Pape François, Evangelii Gaudium, 49.

 

 

Article publié par Cathocambrai • Publié Lundi 29 septembre 2014 - 15h15 • 1077 visites

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